Certaines banalités mériteraient d’être reléguées aux oubliettes pour être devenues des clichés éculés, et d’autres, pour être trop souvent galvaudées.
Puis, il y a la célèbre expression « la mère de tous/toutes les » : risible lorsqu’initialement prononcée, tragique au vu des conséquences et ridicule à la lumière du destin de son auteur.
Et pourtant, contre toute logique et toute conscience historique, elle persiste.
C’est donc de « mère de tous les accords » que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié l’entente conclue mardi entre l’Union européenne et l’Inde. Bien que nous devrions tous et toutes enterrer cette formulation insipide six pieds sous terre dans une tombe anonyme, il ne fait aucun doute que cette annonce fracassante n’aurait probablement jamais eu lieu sans le basculement de l’ordre mondial, le sujet sur toutes les lèvres au forum de Davos et dans les grandes capitales depuis.
Comme l’entente UE-Mercosur dont nous avons traité dans un article l’an dernier (en anglais), l’accord de libre-échange UE-Inde a passé des décennies sur la table à dessin. Et dans les deux cas, les bouleversements observés depuis le 20 janvier 2025 dans le monde du commerce, des relations transnationales et du droit international – bref, dans l’ordre commercial mondial fondé sur des règles – ont fort probablement accéléré les négociations. Enfin, comme avec l’entente UE-Mercosur, il ne faut pas s’attendre à ce que tout se déroule sans heurts au sein des institutions européennes. Néanmoins, la simple existence d’un accord est en soi étonnante. On pourrait même dire qu’elle change la donne (les clichés ne sont pas toujours mal à propos) et qu’elle présage l’émergence d’un nouvel ordre mondial.
L’UE est la deuxième économie mondiale, et l’Inde, le pays le plus peuplé. Une fois entré en vigueur, cet accord créera la première zone de libre-échange en importance en termes de population (environ deux milliards de personnes) et la deuxième sur le plan de la richesse (PIB combiné avoisinant les 28 billions de dollars). Ce pacte vient ébranler le monde du commerce non seulement en raison des chiffres susmentionnés, aussi impressionnants soient-ils, mais également par sa portée sans précédent, du moins pour l’Inde.
Comment est-ce arrivé et pourquoi maintenant?
L’éléphant dans la pièce
Essayer d’expliquer la situation (assez) simplement risque de nous pousser à abuser des clichés et à tirer sur la ficelle en mélangeant les métaphores. Soyons donc aussi directs que possible : l’accord, tel qu’il se présente aujourd’hui, n’aurait pas été possible sans les perturbations qui s’enchaînent depuis les élections de novembre 2024, d’abord sur le plan rhétorique, puis à travers des mesures commerciales qui ont culminé avec des menaces d’annexion.
Après tout, l’Inde et l’UE ne sont pas des alliés naturels. Les relations étroites entre l’Inde et la Russie continuent de susciter l’inquiétude, surtout avec la guerre d’annexion qui fait rage aux frontières orientales de l’UE. Et il ne faut pas non plus oublier l’histoire récente de l’Inde au sein de l’Organisation mondiale du commerce.
Mais les anciennes alliances s’effritent. Un nouveau cadre a été mis en place, dans lequel la règle de droit a été remplacée par la force persuasive des droits de douane fluctuants. Lorsque ni l’Inde ni l’UE ne peuvent s’appuyer sur les ententes conclues avec les États-Unis pour garantir la prévisibilité et la sécurité de leurs relations commerciales, il est normal qu’elles cherchent des partenaires plus fiables. Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si l’accord entre l’UE et l’Inde survient moins de deux semaines après l’annonce par le Canada d’un accord de principe préliminaire avec la Chine, lequel marque une rupture avec la guerre commerciale qui opposait les deux pays il y a moins d’un an.
Les grandes lignes
Les véhicules sont au cœur de l’accord. Pour sa part, l’UE obtient un accès notable au marché protégé de l’Inde. Les droits de douane indiens sur les véhicules fabriqués en Europe passeront graduellement de 110 % à 10 %, mais les exportations européennes ne pourront pas dépasser 250 000 véhicules par an. En contrepartie, l’UE autorisera l’entrée dans son marché de 625 000 véhicules fabriqués en Inde. Les constructeurs automobiles européens, notamment allemands, devraient bénéficier de l’avantage du premier arrivé sur le marché automobile indien en pleine croissance, où le nombre de propriétaires de véhicules ne cesse d’augmenter.
Les parties sont également parvenues à un compromis important sur les produits sidérurgiques. Avec la menace que représentait le dumping massif d’acier chinois pour les marchés européens ces dernières années, les inquiétudes se sont accrues quant à la protection des fabricants locaux. Malgré ce risque, 1,6 million de tonnes d’acier indien exempt de droits de douane entreront désormais chaque année dans l’UE. Ce nombre représente environ 45 % des exportations totales d’acier de l’Inde vers l’UE, qui ont atteint 3,5 millions de tonnes en 2024. Les importations d’acier indien resteront toutefois soumises au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE (sujet que nous avons récemment abordé).
L’UE bénéficiera en outre de la suppression des droits de douane sur ses exportations agroalimentaires, qui s’élevaient en moyenne à 36 %. Des produits tels que l’huile d’olive et le pain seront progressivement exemptés des tarifs douaniers de 45 % et de 50 % auxquels ils étaient respectivement soumis. Comme on pouvait s’y attendre, les produits agricoles sensibles, comme le bœuf, le poulet, le riz, le sucre, les produits laitiers et les céréales, ne font pas partie de l’accord. (L’UE était déjà confrontée à la résistance de ses agriculteurs concernant son accord avec le bloc commercial sud-américain, le Mercosur. Soit dit en passant, l’exclusion des produits laitiers et du poulet de l’entente devrait faire taire le sempiternel refrain au Canada selon lequel la gestion de l’offre bloque les accords commerciaux; nous avons d’ailleurs abordé ce cliché usé dans un épisode de notre balado à succès sur le commerce.)
Enfin, le marché indien de l’alcool, en plein essor, s’ouvrira à l’UE grâce à la baisse des droits de douane sur les vins haut de gamme, qui passeront de 150 % à 20 %. Les futures négociations devraient se concentrer sur la volonté de l’Inde de reconnaître les indications géographiques sur des produits comme le champagne, sans quoi les producteurs européens continueront à s’inquiéter de la contrefaçon.
Conséquences pour le Canada
L’UE et l’Inde ont conclu cet accord dans la foulée du désormais célèbre discours du premier ministre Carney à Davos, dont elles semblent s’être inspirées : peinant toutes deux à négocier des accords commerciaux avec les États-Unis, elles se sont tournées l’une vers l’autre pour compenser.
Le premier ministre cherchera probablement à saisir des occasions similaires lors de sa visite en Inde prévue au mois de mars. L’uranium, l’énergie et les minéraux devraient être au cœur des discussions lors de ce voyage, qui fait suite à celui de la ministre des Affaires étrangères Anita Anand en octobre dernier.
Après avoir convenu de relancer les négociations commerciales en novembre 2025, le Canada, tout comme l’UE, est prêt à mettre de côté ses divergences politiques avec l’Inde afin de réduire sa dépendance aux États-Unis. L’Inde représente le plus grand marché mondial en ce qui a trait à la population, et ce nouvel accord presse le gouvernement à trouver un arrangement qui permettra aux biens canadiens de concurrencer les produits européens maintenant exempts de droits de douane.